Géopolitique & développement

Madagascar face au défi des 7 milliards

Madagascar face au défi des 7 milliards : financer la transformation sans accroître les fragilités

Madagascar face au défi des 7 milliards : financer la transformation sans accroître les fragilités

Madagascar doit changer d’échelle. Selon la Banque africaine de développement, le pays devra mobiliser environ 7,27 milliards de dollars par an d’ici à 2030 pour financer son développement, accélérer sa croissance et soutenir la transformation de son économie. Mais derrière ce besoin massif de capitaux se pose une question plus profonde : comment transformer ces financements en énergie, en entreprises, en emplois et en développement durable pour les territoires ?

Le chiffre est spectaculaire. Dans son Rapport pays 2026 consacré à Madagascar, la Banque africaine de développement estime à environ 7,27 milliards de dollars par an les ressources qu’il faudrait mobiliser d’ici à 2030 pour répondre aux besoins de développement du pays. Le rapport ne réduit pas cet enjeu à une simple recherche de capitaux : il insiste sur la nécessité de renforcer à la fois la mobilisation des ressources intérieures, l’accès aux financements extérieurs et la solidité du système financier.

Pour Madagascar, la question n’est donc pas seulement de trouver davantage d’argent. Elle est de parvenir à transformer ces ressources en capacités productives durables.

Une croissance encore trop faible pour transformer le pays

L’économie malgache a renoué avec la croissance après la profonde contraction provoquée par la crise de 2020. Mais cette reprise reste insuffisante pour améliorer rapidement les conditions de vie.

La Banque mondiale souligne que la croissance demeure inégale et trop faible pour entraîner une réduction significative de la pauvreté ou une forte création d’emplois. Dans son étude sur la productivité de l’économie malgache, elle estimait la croissance à 4,2 % en 2024, tout en observant que près de 70 % de la population vivait encore sous le seuil international de pauvreté utilisé dans ce rapport. Plus de 60 % des emplois se trouvaient dans l’agriculture, un secteur où la productivité demeure faible.

Cette situation résume une partie du défi malgache : une économie peut croître sans pour autant se transformer suffisamment vite.

Le problème apparaît également au niveau des entreprises. Seules 8 % des entreprises interrogées dans l’enquête utilisée par la Banque mondiale déclaraient disposer d’un prêt bancaire ou d’une ligne de crédit. Le crédit au secteur privé représentait environ 15,2 % du PIB en 2024, contre une moyenne de 26,7 % pour l’Afrique subsaharienne dans la comparaison retenue par l’institution.

Autrement dit, de nombreuses entreprises qui pourraient investir, s’équiper ou embaucher disposent encore de marges financières très limitées.

L’électricité, infrastructure de toutes les autres

Parmi les contraintes qui pèsent sur l’économie malgache, l’énergie occupe une place centrale.

Plus de la moitié des entreprises analysées par la Banque mondiale déclaraient subir des coupures d’électricité. Ce problème dépasse largement la question du confort ou de l’accès domestique à l’énergie : une alimentation électrique instable affecte directement la production, la conservation des produits, les services numériques, le commerce et la capacité d’investissement.

Les initiatives actuellement développées à Madagascar montrent cependant que l’électricité peut aussi devenir l’un des principaux leviers de transformation économique.

La Banque mondiale met notamment en avant les mini-réseaux, la remise en état des réseaux existants et les investissements solaires. Dans certaines zones, l’arrivée d’une alimentation électrique fiable permet déjà à de petites entreprises de développer de nouvelles activités, à des agriculteurs d’accéder à de nouveaux marchés et à des services numériques de s’installer dans des territoires auparavant mal desservis.

La logique est simple : sans énergie fiable, difficile de mécaniser une exploitation agricole, de transformer localement des produits, de développer un atelier, un hôtel, une activité numérique ou une petite industrie.

L’électricité n’est donc pas seulement un secteur parmi d’autres. Elle constitue une infrastructure qui conditionne le développement de nombreuses autres activités.

Mobiliser davantage de ressources à l’intérieur du pays

Le financement du développement ne pourra toutefois pas reposer uniquement sur les bailleurs internationaux et les investisseurs étrangers.

La Banque africaine de développement insiste sur la nécessité pour Madagascar de mobiliser des ressources « à grande échelle », à la fois domestiques et extérieures.

Or les ressources publiques restent limitées. Dans son dernier rapport économique détaillé disponible, la Banque mondiale soulignait que les recettes fiscales représentaient seulement 10,8 % du PIB. Cette faiblesse réduit mécaniquement la capacité de l’État à investir dans les infrastructures, les services publics ou les politiques de développement.

Le FMI insiste lui aussi en 2026 sur l’importance de la mobilisation des recettes intérieures et sur la nécessité de préserver les marges budgétaires du pays dans un contexte marqué par plusieurs chocs économiques et climatiques.

L’équation est délicate. Augmenter les ressources publiques est nécessaire, mais toute hausse de la pression fiscale dans un pays où une grande partie de la population reste vulnérable doit être soigneusement calibrée.

Le développement du crédit, l’élargissement de la base productive et l’amélioration du fonctionnement des entreprises deviennent donc tout aussi importants que la fiscalité.

Transformer les capitaux en activité productive

Le véritable enjeu des 7,27 milliards de dollars estimés par la Banque africaine de développement apparaît ici.

Un financement n’a pas le même impact selon la manière dont il est utilisé.

Une route qui désenclave une région agricole peut faciliter l’accès aux marchés. Une installation solaire peut permettre à des entreprises de fonctionner de manière régulière. Un financement bancaire peut permettre à une PME d’acquérir des équipements. Une infrastructure numérique peut faire apparaître de nouveaux services dans une ville secondaire.

À l’inverse, un investissement produisant peu de valeur locale ou dépendant durablement de financements extérieurs ne transforme que faiblement la structure économique du pays.

La priorité est donc moins de maximiser les montants investis que d’augmenter leur capacité à créer de la valeur sur place.

Le plan de relance économique évoqué par le FMI en avril 2026 met d’ailleurs l’accent sur plusieurs secteurs susceptibles de jouer ce rôle : énergie, agro-industrie, textile, tourisme et technologies de l’information et de la communication.

Ces secteurs ont un point commun : ils peuvent créer des emplois et renforcer les chaînes de valeur locales à condition de disposer des infrastructures et des financements nécessaires.

L’agro-industrie offre un exemple particulièrement parlant. Madagascar produit déjà de nombreuses matières premières agricoles. Mais une transformation plus importante réalisée localement pourrait permettre de conserver davantage de valeur dans le pays avant l’exportation.

Le même raisonnement vaut pour le tourisme, le textile ou certains services numériques.

L’enjeu de la productivité

La transformation de l’économie suppose également que les entreprises malgaches deviennent plus productives.

La Banque mondiale souligne que les entreprises les plus productives versent des salaires pouvant atteindre plusieurs fois ceux des entreprises situées au bas de l’échelle de productivité. Elle constate également que les entreprises jeunes, exportatrices ou investissant dans la recherche et le développement tendent à afficher de meilleures performances.

Créer davantage d’entreprises ne suffit donc pas. Il faut aussi leur permettre de grandir.

Cela suppose un meilleur accès au financement, mais également des infrastructures fiables, un environnement économique plus prévisible et des institutions capables d’assurer des règles du jeu plus équitables.

Le FMI souligne à ce titre que la réussite du plan de relance dépendra également de réformes structurelles, notamment dans la lutte contre la corruption et les situations de capture de l’État, afin de favoriser le développement du secteur privé.

Des milliards, mais pour quelle transformation ?

Les 7,27 milliards de dollars évoqués par la Banque africaine de développement donnent une mesure de l’ampleur du défi.

Mais ce chiffre ne constitue pas en lui-même un objectif.

Pour Madagascar, le véritable indicateur de réussite sera la capacité à transformer les financements mobilisés en infrastructures efficaces, en énergie accessible, en entreprises plus productives et en emplois durables.

La prochaine décennie ne se jouera donc pas seulement sur la quantité de capitaux que le pays réussira à attirer.

Elle se jouera sur ce que ces capitaux permettront réellement de construire dans les territoires malgaches.

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