Un concept devenu central dans les politiques régionales
L’économie bleue est aujourd’hui devenue l’un des grands cadres de développement de l’Indianocéanie.
La Commission de l’océan Indien la définit comme une utilisation durable et responsable des ressources océaniques, maritimes et côtières au service du développement économique, de l’emploi et du bien-être des populations. Elle y associe notamment la pêche, l’aquaculture, le tourisme et le transport maritime.
Cette approche est désormais structurée par un Plan d’action régional pour l’économie bleue 2025-2030, élaboré par la COI avec ses partenaires. Le plan vise notamment à créer des emplois, renforcer la coopération régionale, protéger les milieux marins et côtiers et développer des initiatives communes.
Le changement est important : l’océan n’est plus seulement considéré comme un espace à exploiter, mais comme un système économique à organiser.
Sortir du modèle de l’extraction brute
Le principal enjeu est celui de la valeur ajoutée.
Pêcher du thon, des crevettes ou des poissons côtiers ne produit pas le même impact économique selon que les captures sont exportées brutes ou qu’elles sont ensuite triées, transformées, conditionnées, stockées et commercialisées localement.
La même logique vaut pour de nombreux secteurs maritimes.
Un territoire peut disposer d’un vaste espace maritime tout en captant relativement peu de valeur si les activités les plus rémunératrices sont réalisées ailleurs.
À l’inverse, les filières de transformation, de conservation, de logistique et de distribution peuvent créer des emplois beaucoup plus nombreux que la seule extraction de la ressource.
C’est précisément ce passage de la ressource maritime à la chaîne de valeur maritime qui constitue l’un des enjeux majeurs de l’économie bleue.
Maurice montre ce que peut représenter une filière structurée
Maurice offre un exemple intéressant de cette logique.
Selon le ministère mauricien de l’Économie bleue, le secteur de la pêche représente environ 1,4 % du PIB et emploie directement ou indirectement quelque 22 000 personnes, dont une grande partie dans la transformation du poisson. En 2024, la production locale de poisson a atteint 38 445 tonnes et les exportations de poissons et produits de la mer ont généré environ 17 milliards de roupies mauriciennes.
Ce qui est remarquable ici n’est pas seulement le volume capturé.
C’est l’existence d’un ensemble de métiers autour de la ressource : transformation, logistique, conditionnement, export, maintenance, services et commerce.
Maurice cherche d’ailleurs à élargir encore cette approche en intégrant à son économie bleue des activités aussi différentes que l’aquaculture, la construction et l’enregistrement naval, les câbles sous-marins, les biotechnologies, l’énergie marine et le tourisme côtier.
Le modèle devient donc progressivement plus diversifié.
Le Mozambique cherche à renforcer les chaînes de valeur côtières
Au Mozambique, la problématique est différente mais complémentaire.
En 2026, la FAO et le gouvernement mozambicain ont renforcé un programme consacré aux chaînes de valeur de l’économie bleue, à la gouvernance des pêches et aux moyens de subsistance des communautés côtières. Le dispositif s’inscrit dans une coopération plus large entre la FAO, le Programme des Nations unies pour l’environnement et les pays de l’océan Indien occidental.
L’objectif n’est pas simplement d’augmenter les captures.
Il s’agit également de mieux gérer les ressources, renforcer les organisations locales, diversifier les revenus et rendre les communautés côtières moins vulnérables.
Un autre programme achevé en mars 2026 a travaillé pendant plusieurs années sur la cogestion des pêches et la diversification des moyens de subsistance dans les communautés mozambicaines.
Cette approche est essentielle dans les zones où une partie importante de la population dépend directement de la mer.
Madagascar : un potentiel considérable, mais encore fragmenté
Madagascar dispose d’atouts comparables à ceux de ses voisins, mais avec une échelle territoriale particulière.
Ses milliers de kilomètres de côtes, ses ressources halieutiques, ses mangroves, ses récifs, ses lagons et ses zones marines constituent une base exceptionnelle pour développer une économie maritime diversifiée.
Mais ce potentiel reste souvent fragmenté.
Dans de nombreuses régions côtières, la pêche artisanale reste peu équipée. Les capacités de conservation et de transformation sont limitées. Le manque de chaîne du froid et l’accès difficile aux marchés peuvent réduire fortement la valeur finale des captures.
Dans ce contexte, des investissements relativement simples peuvent parfois produire des effets importants :
glace et chambres froides ;
petites unités de transformation ;
équipements de séchage ou de fumage ;
amélioration des débarcadères ;
organisation collective des producteurs ;
accès au crédit ;
formation à la qualité et à l’hygiène ;
meilleure connexion aux marchés urbains.
La question centrale est donc moins de créer ex nihilo une économie bleue que de faire monter en gamme des activités qui existent déjà.
L’aquaculture comme relais de croissance
L’aquaculture occupe une place croissante dans cette réflexion.
Elle peut répondre à plusieurs objectifs : produire des protéines, limiter la pression sur certaines ressources sauvages, créer des activités locales et développer des filières de transformation.
Aux Seychelles, la stratégie nationale de développement 2024-2028 fait explicitement du développement de l’aquaculture l’un des axes de sa politique pêche et économie bleue.
La difficulté consiste toutefois à éviter de reproduire les mêmes erreurs que dans d’autres secteurs extractifs.
Une aquaculture mal conçue peut dégrader les milieux côtiers, perturber les écosystèmes ou créer peu d’emplois locaux.
L’enjeu est donc de privilégier des projets compatibles avec les capacités écologiques du territoire et intégrés à des chaînes de valeur locales.
Le tourisme maritime ne se limite pas aux plages
L’économie bleue englobe également le tourisme.
Dans l’océan Indien occidental, cela signifie bien sûr les activités balnéaires, mais aussi la plongée, l’observation de la faune, la plaisance, les croisières, les activités nautiques et les circuits liés aux écosystèmes côtiers.
Ce secteur peut générer des emplois nombreux, mais il dépend directement de la qualité environnementale.
Une plage polluée, un récif dégradé ou une mangrove détruite ont immédiatement une valeur économique moindre.
La protection de l’environnement n’est donc pas opposée au développement de l’économie bleue.
Elle en constitue souvent la condition.
C’est précisément pourquoi le plan régional 2025-2030 de la COI associe développement économique, protection des écosystèmes et adaptation climatique.
Les nouveaux métiers de l’océan
L’économie bleue concerne aussi des secteurs moins visibles.
Services aux navires, maintenance, réparation, surveillance maritime, données océaniques, cartographie, recherche scientifique, énergies marines, câbles sous-marins et biotechnologies ouvrent de nouveaux champs d’activité.
Ces secteurs demandent davantage de compétences techniques.
Ils posent donc une question de formation.
Si les pays de la région veulent capter une part plus importante de la valeur produite par leur espace maritime, ils doivent aussi former des techniciens, ingénieurs, biologistes, logisticiens, marins, spécialistes du froid, mécaniciens et entrepreneurs.
La COI a d’ailleurs intégré la formation, la recherche et le renforcement des compétences parmi les axes de coopération de son plan régional.
Des emplois locaux plutôt que des flux seulement traversants
Le véritable test de l’économie bleue sera donc social.
Il ne suffira pas d’augmenter la production ou les exportations.
Une stratégie réussie devra répondre à plusieurs questions :
Combien d’emplois sont créés localement ?
Combien d’entreprises du territoire participent aux chaînes de valeur ?
Quelle part de la transformation est réalisée sur place ?
Les communautés côtières bénéficient-elles réellement de la croissance ?
Les écosystèmes qui rendent ces activités possibles sont-ils préservés ?
C’est à ce niveau que se joue la différence entre une économie maritime simplement extractive et une véritable économie bleue.
Faire de l’océan un territoire économique
L’océan Indien occidental dispose déjà des ressources.
Il dispose également de routes commerciales, de ports, d’écosystèmes exceptionnels et de populations fortement liées à la mer.
Le défi consiste désormais à mieux relier ces éléments.
Pêche, aquaculture, transformation, tourisme, services maritimes, recherche et formation peuvent former un système économique beaucoup plus intégré qu’aujourd’hui.
Mais pour cela, il faut dépasser une logique de simple exploitation.
L’objectif doit être de transformer la ressource maritime en activité, compétences, entreprises et revenus durables pour les territoires côtiers.
C’est probablement là que l’économie bleue prendra tout son sens.
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